Nouvel Espoir pour les corps vieillissants et endoloris des yuppies 

Traduction de

New hope for aching, creaky yuppie bodies

The National Post

Dr Norman Doidge
Publié le 6 octobre 1999

Tous ceux qui sont sujets aux tiraillements de la gravité peuvent s’estimer heureux, qu’un jour, il y a environ 50 ans, Moshé Feldenkrais, alors dans la trentaine avancée, glisse sur le pont mouillé d’un sous-marin et aggrave une vieille blessure au genou. Ils peuvent également remercier le ciel que les médecins de l’époque lui ont dit qu’il ne marcherait plus sans une chirurgie (qui n’offrait que 50% de réussite). C’est ainsi que Feldenkrais décida de se soigner lui-même et, de ce fait, inventa une nouvelle méthode de traitement.

 

Feldenkrais était un homme remarquable et un génie. Né en Russie en 1904, il n’a que 14 ans, lorsqu’il fuit les pogroms et émigre en Israël avant que celle-ci ne soit un état. À l’époque, le mandat anglais prohibe le port d’armes aux juifs, mais non aux arabes. Feldenkrais s’entraîne donc au combat d’autodéfense et l’enseigne aux autres.

 

Avec l’argent ainsi obtenu, il se rend à Paris où il devient ingénieur en mécanique et en électricité. Il devient ensuite physicien et travaille et corédige des textes scientifiques avec Frédéric Joliot-Curie (qui avec son épouse reçoit le Prix Nobel de chimie en 1935 en reconnaissance de leurs synthèses de nouveaux éléments radioactifs). À la même époque, il obtient aussi l’une des premières ceintures noires d’Europe en judo et fonde le Jiu-jitsu Club de France avec Jigoro Kano, fondateur du judo moderne.

 

Feldenkrais et Joliot-Curie travaillaient ensemble sur le programme de recherche atomique français lorsque les nazis envahissent Paris. Joliot-Curie savait qu’étant juif, Feldenkrais serait arrêté. Il prend des arrangements pour lui permettre de fuir à Londres avec deux valises remplies des secrets atomiques français, empêchant que ceux-ci ne tombent entre les mains des nazis. De plus, grâce à l’intervention de J.D. Bernal, scientifique anglais, Feldenkrais se joint au programme anglais de lutte anti-sous-marine.

 

Feldenkrais dirigera aussi l’entraînement des parachutistes anglais au combat d’autodéfense. Après la guerre, Feldenkrais complète son doctorat en physique à la Sorbonne. Lorsque l’État d’Israël est fondé, il devient le directeur du département d’électronique pour le ministère de la Défense d’Israël et écrit un livre sur l’art de l’autodéfense pour l’armée israélienne. Il parle maintenant le russe, l’hébreu, le français, l’allemand et l’anglais.

Retournons maintenant au genou blessé. Feldenkrais utilise son incroyable esprit scientifique, ses pouvoirs exceptionnels d’observation et son expertise en judo pour découvrir ce qui améliore ou détériore l’état de son genou. Son nouveau traitement n’est pas simplement basé sur sa compréhension des articulations, muscles et ligaments individuels, mais sur le rôle que joue la conscience dans les mouvements et la mécanique corporelle.

 

Les animaux ont une grâce enviable, ainsi que les bébés et les jeunes enfants, mais c’est une grâce qui disparaît avec l’âge, pensait Feldenkrais, non pas parce que nous vieillissons, mais plutôt parce que nous développons de mauvaises habitudes. Celles-ci incluent de mauvaises postures qui se sont installées en réponse à des blessures, mais qui maintenant ne font qu’ajouter irritations additionnelles aux douleurs chroniques ressenties par le corps. Feldenkrais apprendra à des gens qui boitaient comment marcher à nouveau, en leur enseignant tout d’abord comment marcher à quatre pattes comme le font les bébés.

 

La méthode peut être utilisée pour une variété de conditions: douleur au dos, au cou, à la tête et à la mâchoire, pour des problèmes causés par une prothèse à la hanche ou au genou, pour une colonne vertébrale fusionnée et pour des conditions arthritiques. Elle est utile pour quiconque doit passer la journée devant l’ordinateur, ou à ceux et celle qui doivent être particulièrement actifs physiquement ou très attentifs, comme les athlètes, soldats, chirurgiens et acteurs.

 

Plusieurs musiciens ont un praticien Feldenkrais. Yehudi Menuin ne jurait que par Feldenkrais, ainsi que Yo-Yo Ma. Peter Brooke, directeur du Royal Shakespeare Company, était un fanatique, tout comme l’était l’anthropologue Karl Pribram, qui disait que Feldenkrais était à la fine pointe de la connaissance au sujet du cerveau. À l’âge de 75 ans, le premier ministre d’Israël, Ben Gurion, approcha Feldenkrais parce qu’il pouvait à peine se tenir debout durant les séances du Parlement à cause d’un sérieux problème de dos. Peu de temps après ses traitements, le « vieil homme » pouvait sauter sur un char d’assaut et se tenir sur la tête.

 

Feldenkrais appliquera éventuellement son approche à des cas extrêmes, aidant des gens victimes d’une attaque cérébro-vasculaire à lire, à parler et à marcher à nouveau, ou en traitant ceux qui souffrent d’infirmité motrice cérébrale ou de sclérose en plaques.

De nombreux traitements bien connus pour les douleurs musculo-squelettiques traitent le problème localement, en renforçant la zone affectée (kinésithérapie), en pratiquant une intervention chirurgicale ou en tordant la colonne vertébrale avec force (chiropractie). La méthode Feldenkrais se concentre sur le fonctionnement global. Quelle que soit la cause - dos douloureux, joints artificiels, arthrite ou tension - la méthode Feldenkrais assigne des exercices pour sensibiliser les élèves au mouvement. Les «erreurs» de mouvement ne sont pas «corrigées». Au contraire, l'attention est dirigée sur le manque de fluidité. Ensuite, dans un environnement à très faible stimulation, des mouvements à peine détectables sont suggérés. Ces changements minuscules invite le système nerveux à abaisser le ton général de la contraction musculaire, de sorte que l'élève peut prendre conscience des schémas de mouvement inconscients qui exacerbent ou causent le problème.

En regardant et en écoutant Marion Harris, entraînée avec Feldenkrais, enseigner au Feldenkrais Centre de Toronto, j'ai été étonné de voir combien de concepts sont similaires à ceux utilisés en psychothérapie lorsque que fait correctement, qui est la patience. Feldenkrais savait, tout comme Sherrington, le grand neurologue, que la plus grande partie de l'activité cérébrale est inhibitrice: elle arrête, retarde ou modifie les actions de notre cerveau primitif qui lui est plus fluide. La plupart des mauvaises habitudes comprennent des compensations inhibitrices saccadées ou des «défenses» vestigiales qui protégeaient autrefois une blessure. Au lieu d'attaquer directement la mauvaises habitudes posturales (ce qui ne fait souvent qu'empirer les choses), le maître praticien trouve des moyens ingénieux de les dénouer.

Par exemple, pour confondre le modèle actuel, de nouvelles manières de bouger, non-habituelles, sont introduites. Les personnes ayant une mauvaise posture secondaire à des problèmes de genou pourraient être invitées à marcher à reculons, à la fois pour brouiller la mauvaise habitude et parce que les compensations ne se sont pas encore attachées à la marche vers l'arrière. Puis, ayant expérimenté ce que c'est que de marcher sans mauvaise posture, ils réapprennent à avancer spontanément, d'une manière réorganisée et facile, pour ne pas blesser leurs tendres genoux. Le but est toujours de se déplacer sans gaspillage d'énergie ou de volonté. Souvent, à la fin d'une classe, les muscles sont assouplis, les yeux plus ouverts, la respiration plus profonde et la douleur a diminué. Les élèves peuvent avoir grandi d'un pouce.

Feldenkrais a également élaboré des séances individuelles appelées «intégration fonctionnelle», où il utilisait ses mains pour diagnostiquer des problèmes de mouvement, puis, délicatement, il déplaçait les membres, le cou et la tête pour enseigner au corps une souplesse et une aisance pouvant être généralisée à tous les mouvements.

 

Feldenkrais est décédé en 1984, mais son travail s'étend, surtout en Europe. Il y a trop peu de praticiens certifiés au Canada, mais ils sont répartis de l'île de Vancouver à Terre-Neuve, et il y a une clinique Feldenkrais à l'Hôpital général d'Ottawa. 

Dr Doidge est psychiatre, rechercheur et psychanalyste à Toronto.

Sa chronique On Human Nature apparaît tous les mercredis dans le National Post.

Copyright © Norman Doidge, 1999

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